Obèse.

Je me rappellerai toujours de la conversation que j’ai eue avec ma famille quand j’ai décidé de commencer le blogue. J’avais écrit quelques articles et j’avais demandé à ma famille ce qu’ils en pensaient.

Ma mère et mon frère me sont revenus quelques jours plus tard, outrés. Pas de l’idée du blogue, ils trouvaient ça chouette. Et si ça pouvait aider quelques personnes, encore plus beau! Mais dans un de mes textes, je disais que j’avais été obèse une bonne partie de ma vie. Et tous les deux, ils trouvaient ce terme odieux.

« Tu peux pas te décrire comme ça! C’est dégradant, humiliant, ça pas d’allure! De toute façon, t’as jamais été obèse. T’étais ronde/enveloppée/dodue/bien en chair (expression de ma mère…), mais pas obèse! »

Bref, ils étaient tellement fâchés noir que j’ai enlevé le mot de mon texte et de mon blogue. Je me suis dit que j’allais leur épargner d’être la mère et le frère d’une personne obèse. Ça avait l’air important pour eux.

Guanajuato

Mais, le fait demeure. J’ai été obèse toute ma vie. J’avais un IMC de plus de 37 en commençant ma perte de poids en novembre 2014.

Avant ça, en 2005, mon IMC était de plus de 40. C’est exactement à partir de cette limite qu’une personne est considérée obèse morbide. D’ailleurs, mon médecin de l’époque m’avait proposé de me faire inscrire sur la liste d’attente pour la chirurgie bariatrique. J’avais refusé. Je savais que je ne pourrais pas vivre la vie qui vient avec cette opération. Je savais aussi que je pouvais perdre le poids autrement. Ça m’a pris 10 ans, mais j’y suis arrivée.

Obèse est un terme médical. Comme diabétique ou cardiaque. Ça n’est pas un jugement. C’est un chiffre. Ça se calcule, de façon bête et méchante. Ça ne diminue pas la valeur d’une personne.

Pour moi, ça ne donne rien d’avoir peur des mots. J’ai été obèse. Pas juste toutoune ou grassouillette ou chubby. Obèse. De la même façon que je n’utilise pas le terme « paparloune » pour parler d’organes génitaux, je pense que je peux parler de mon obésité sans que ce soit offensant. Ou du moins, j’aimerais que ce soit le cas.

Mais qu’est-ce que ça change, la grande, le terme qu’on utilise?

Pour moi, tant qu’obèse restera presqu’une insulte, on continuera de traiter ceux qui en souffrent différemment, comme des paresseux, des sans-volonté, du monde qui pourrait faire un effort. Et non comme des gens aux prises avec un problème de santé qui va bien au-delà de « mange plus de salade, bois moins de coke pis bouge un peu. »

Il n’y a pas si longtemps, j’écoutais la radio. Ils discutaient d’un article sur l’obésité. Paraît que ça coûte cher au système, les gros. Un obèse va plus souvent chez le médecin, a plus de risques de développer des maladies chroniques (diabète, hypertension, cancer), guérit moins vite, tombe plus souvent malade, etc. Tout ça comme si c’était un peu l’obèse qui l’avait cherché. Tsé, parce qu’il est gros.

Et je criais au volant de ma voiture. Oui, je parle à la radio et à la télé. Je suis venue au monde en m’obstinant et toutes les occasions sont belles pour le faire.

L’histoire c’est que ces personnes obèses, le système les abandonne. On les pointe du doigt parce qu’elles coûtent cher, mais de l’autre côté, on n’a aucune aide à leur proposer. Leur obésité, c’est leur problème, leur faute. S’ils le voulaient vraiment, ils se prendraient en mains.

C’est un peu le même discours qu’on tenait il n’y a pas si longtemps au sujet des gens souffrant de maladies mentales. Un stigmate différent, mais dans la même famille à mon avis.

Obèse, c’est un terme qui vient avec un jugement. Sur la personne qui en souffre, sur ce que doit être sa vie, sur les choix qu’elle fait sûrement, qu’elle devrait faire, sur sa force de caractère. C’est pour cette raison que je veux l’utiliser. Le plus souvent possible. Pour qu’il arrête de traîner autant de négatif dans son sillage.

Novembre 2013 Vermont

Quelqu’un s’étonnait dernièrement du fait que j’avais l’air heureuse sur mes photos « avant ». J’étais surprise de ce commentaire. « Ben oui, J’ÉTAIS heureuse! » Peser 226 livres, ce n’est pas une cellule anti-bonheur. Ça ne m’a pas empêchée de faire plein de choses, d’avoir une belle vie, de réaliser plusieurs de mes rêves.

De voyager beaucoup pour le plaisir et pour le travail, de vivre dans d’autres pays que le mien, d’avoir une vie sociale extensive, d’être invitée à des partys mémorables, d’avoir des amis fantastiques, de faire des conférences devant des centaines de personnes, d’avoir des beaux gars dans mes pants, de rencontrer l’homme de ma vie (non, pas Keanu Reeves, je n’ai jamais pu trouver son adresse…).

« Ben pourquoi t’as voulu perdre du poids, d’abord? »

Pour toutes sortes de raisons. Parce que je n’aimais pas mon corps, même si j’aimais ma vie. Parce que je ne me sentais pas bien, physiquement. Parce que j’avais le goût de découvrir ce que je pourrais faire d’autre, ou ce que je pourrais faire différemment, si mon corps n’était plus un frein.

Mais pas pour être plus heureuse. Parce que si on perd du poids pour être plus heureux, on s’enligne pour une belle grande déception. Perdre du poids ne change qu’une seule chose dans la vie : on n’est plus obèse. Mais ça ne vient pas avec un passeport pour le bonheur infini. On se réveille le matin dans un pyjama plus petit, mais dans le même lit, à côté de la même personne (ou du même petit chat), c’est le même cadran qui nous réveille pour aller à la même job.

Juste comme ce ne sont pas tous les gens sans surpoids qui sont heureux, tous les obèses ne sont pas malheureux. Certains même n’ont pas de problème avec leur poids, avec leur corps, avec leur vie, avec leur santé.

Et si on est capable d’accepter cette idée, collectivement, on aura fait un pas de plus vers l’inclusion et la diversité dans notre société. Et on pourra commencer à utiliser des mots comme obèse, sans condamner, juger, dévaloriser.

Ce n’est pas gagné. C’est un défi. Mais un beau défi.

10 réflexions sur “Obèse.

  1. Très bien écrit et tout est bien vrai!
    Quand je dis aux gens que j’étais obèse… ils me regardent presque outrés… Comme si je m’insultais, et je leur dis « oui, oui, quand on fait 80kg pour 1m60, on est obèse »…. certes obésité modérée mais obésité. J’ai eu deux périodes de ma vie dans les 80…. Après, j’ai souvent plus été en surpoids.
    Comme toi, mes kilos en trop, ne faisaient pas de moi, une personne triste ou qui n’aimait pas la vie. J’ai voulu perdre du poids, quand j’ai commencé à ne plus me reconnaitre sur les photos et surtout quand j’ai échoué à un concours professionnel… ça m’a déprimé, et j’ai commencé à me sentir mal dans ma peau…. Pour retrouver mon bien-être, à mes yeux, ça ne devait passer que par de la perte de poids…Et j’ai retrouvé mon bien-être bien avant de perdre mes kilos en trop. A partir de là, tout ne fut que bonus!
    Et je suis entièrement d’accord avec toi, on ne doit pas perdre du poids pour être heureuse dans la vie…. On le voit bien, celles qui le font pour ça, veulent perdre toujours plus, même quand il n’y a plus rien à perdre, car finalement elles ne s’aiment pas à la base…. C’est triste et c’est la première chose à apprendre, s’aimer! et être bienveillant envers soi.
    Bon dimanche.

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  2. Dès dit :

    Merci pour ce texte qui sensibilise! J’adore ta comparaison avec les préjugés sur la santé mentale. Encore une fois, du vrai qui a besoin d’être largement communiqué!

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  3. Anne dit :

    C’est bien dit !
    Je suis une ex-obèse et j’ai apprécié tin texte … c’est bien vrai que la perte de poids ne nous donne pas un passeport bonheur …
    bonne continuation!

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